Corps noir – 2025.06
Les sirènes du nord
Bienvenue dans le sixième numéro de Corps noir, une newsletter personnelle consacrée au jazz, à la musique folk et aux autres musiques improvisées et expérimentales. Ce numéro est une capsule temporelle, car j’ai commencé à l’écrire en juin, puis j’ai rencontré quelques difficultés personnelles et j’ai dû faire une pause, et je l’ai finalement terminé quatre mois plus tard. Les sorties d’albums n’ont pas manqué pendant cette période, mais je voulais me concentrer sur ces six titres que j’avais initialement choisis avant de passer à autre chose. J’ai décidé d’intituler ce numéro « Les sirènes du nord » pour deux raisons. Tout d’abord, parce qu’à un moment donné au printemps dernier, j’ai été captivé par la polysémie du mot « sirène », qui désigne donc à la fois une créature mythique capable d’attirer les marins vers une mort certaine sur les rochers grâce à son chant mélodieux, et aussi un puissant dispositif sonore conçu pour avertir d’un danger. En raison de sa capacité à signifier à la fois l’attraction et la répulsion selon le contexte, ce mot a commencé à symboliser pour moi une opposition forte, voire paradoxale. En espérant ne pas surinterpréter ce que j’entends, j’ai eu l’impression de trouver des contrastes similaires dans les morceaux ci-dessous. Je pense notamment à la résonance de la douce voix d’Eleonora Kampe enregistrée dans une ancienne cellule de la KGB, au « jusqu’ici et un peu plus loin » d’Anne Efternøler & Lige Børn, ou encore à la réaction du sentiment contre la raison de Vilhelm Bromander. Ce numéro s’intitule ainsi aussi parce que les morceaux sélectionnés sont pour la plupart signés par des femmes (à une exception près) originaires du nord (encore une fois, à une exception près). Enfin, ne soyez pas surpris si le format de cette newsletter change dans un avenir proche, car BNDCMPR, le site que j’utilise pour compiler ces morceaux en ligne, devrait bientôt cesser ses activités à la demande de Bandcamp. À suivre...
Pour une écoute des morceaux choisis sans interruption, vous pouvez également lancer la liste de lecture correspondante sur BNDCMPR : Corps noir – 2025.06
Balss un rezonanse – Eleonora Kampe
Balss un rezonanse, qui signifie « voix et résonance » en letton, est le dernier album d’Eleonora Kampe, une musicienne expérimentale de Lettonie. Comme son titre l’indique, la voix et la résonance constituent l’essence de cet album, dans lequel Kampe nous invite à explorer divers monuments architecturaux de Riga à travers l’enregistrement de la résonance de sa voix dans ces espaces. Chaque titre fait référence à un bâtiment précis, et qu’il s’agisse d’une chapelle, d’une église, d’une forteresse, d’un musée ou d’une prison, tous ces lieux représentent des formes de pouvoir dont la longévité se mesure parfois en siècles. Malgré l’immobilité éléphantesque de ces constructions, je pense que la force de Kampe réside dans sa capacité à exciter ces espaces à sa manière avec ses improvisations, des chants minimalistes et répétitifs, révélant ainsi de nouvelles sensibilités fragiles. Stūra nams, pagrabs nr.7 (The Corner House, Cellar Nr.7), l’un des quatre morceaux enregistrés dans l’une des cellules du bâtiment historique ayant abrité le KGB soviétique en Lettonie, ouvre cet album et illustre parfaitement ce propos. À l’instar du chant de la baleine qui tente de s’écholocaliser au milieu de l’océan et de communiquer avec d’autres à distance, les réverbérations particulières de la voix de Kampe dans cette cellule servent de repère spatial tout en la transformant en une caisse de résonance gracieuse capable d’amplifier des sensations en dissonance évidente avec les symboles qu’elle représente.
Brugskunst – Anne Efternøler & Lige Børn
De quoi peut-on se contenter ? Telle est la question sous-jacente posée par Brugskunst, le deuxième album d’Anne Efternøler & Lige Børn, publié en mai chez Hobby Horse Records. Suite à mon article sur Bloomers, Efternøler me confiait que pour elle, la musique improvisée est une affaire d’équilibre entre les moments où l’on se laisse aller et ceux où l’on se retient. Pourtant, les créations de ce quartet atypique, dans lequel la trompettiste est accompagnée par les trois contrebassistes Thomas Morgan, Anders « AC » Christensen et Richard Andersson, tentent de pousser au maximum les moments de retenue à travers des compositions simples et raisonnées. Brugskunst, qui signifie « art utilitaire », est d’ailleurs un premier indice qui nous oriente sans doute dans cette direction. Curieusement, j’ai choisi de vous présenter Hertil og lidt længere dans ce numéro. Il s’agit du seul morceau en solo de l’album et, bien qu’il semble faire exception à la règle, je trouve la voix de la trompette d’Efternøler à la fois réservée et profondément émouvante. Le titre de ce morceau, qui se traduit par « jusqu’ici et un peu plus loin », est un clin d’œil à un proverbe danois qui dit « jusqu’ici et pas plus loin », signifiant qu’on est absolument certain de son opinion ou de sa pensée. Mais, comme ce petit changement qui peut avoir un grand effet, l’œuvre d’Efternøler émet des hypothèses avec beaucoup d’éloquence, voire d’entrain, et toujours avec une certaine frugalité, mais sans jamais tomber dans l’austérité. Si je devais citer deux autres exemples pour appuyer mon propos, je choisirais All You Need Is Less, dont la mélodie ne repose que sur une seule note, ou encore Ting vi kunne have fragtet, dont la ligne de basse répétitive et hypnotique est une pique adressée à un critique qui avait exprimé son agacement à l’écoute du premier album. Pour moi, l’écoute de Brugskunst confirme le statut incontesté d’Efternøler comme l’une des trompettistes les plus passionnantes des pays nordiques à ce jour, et probablement un peu plus loin.
If a Tree Falls in the Forrest and No One Is Around to Hear It, Does It Make a Sound? - Sanem Kalfa
Si un arbre tombe dans une forêt et que personne n’est là pour l’entendre, est-ce qu’il fait un bruit ? C’est sûrement l’une des expériences de pensée philosophiques les plus connues, et c’est également le titre du dernier album solo de Sanem Kalfa, violoncelliste et chanteuse turque résidant aux Pays-Bas. Cette question, qui est un puits sans fond dans lequel sont interrogées les notions d’observation et de perception, est sans doute devenue un lieu commun avec le temps. Mais je pense qu’elle permet aussi à Kalfa de suggérer, dans une certaine mesure, « combien de choses importantes se passent alors que rien, apparemment, ne se passe », pour reprendre les mots de Giovanni Levi. Dans la grande tradition des chanteurs folkloriques turcs, Kalfa aime en effet raconter des histoires personnelles, peut-être les siennes, ou peut-être celles de femmes dont l’amour, le chagrin, la force et la résilience font la différence. Pour ce faire, la musicienne compose des paysages sonores assez intimistes et très peu ornés, qui reposent essentiellement sur sa voix, accompagnée parfois de quelques notes de violoncelle ou d’ukulélé, ainsi que de boucles sonores et d’effets. Kalfa écrit ses paroles en anglais, mais elle interprète également une chanson traditionnelle arménienne évoquant le massacre d’Adana, ainsi que des textes en turc de Sait Maden et d’Aşık Sıtkı Baba, traitant principalement du désespoir face au passage du temps ou à un amour non partagé. Sonic Transmissions n’a pas été très généreux en ne mettant qu’un seul titre en accès libre sur Bandcamp, mais j’ai beaucoup écouté cet album depuis sa sortie et je pense que vous devez au moins entendre la reprise émouvante de Seher Yeli, qui clôt ce disque de 30 minutes à peine avec beaucoup de délicatesse.
Songs to Keep You Company on a Dark Night – Elin Forkelid
Je connaissais Erin Forkelid principalement pour son projet Plays for Trane, un quintet qui interprète avec audace les compositions de John Coltrane. Son nom me rappelle également le premier album d’Anna Högberg Attack, ainsi que d’autres collaborations avec des musiciens scandinaves, comme Vilhelm Bromander, dont je parlerai un peu plus bas. Songs to Keep You Company on a Dark Night est son dernier album autoproduit, publié en novembre 2024 sur son propre label Sail Cabin Records. Inspirée par la formation de Kenny Wheeler pour l’enregistrement d’Angel Song, la saxophoniste suédoise est accompagnée de Tobias Wiklund à la trompette et au cornet à pistons, de David Stackenäs à la guitare et de Mats Dimming à la contrebasse. Forkelid dit avoir écrit ces compositions dans le but d’apporter un peu de réconfort à tous ceux qui en ont besoin. C’est en effet un album qui vous accompagnera volontiers du crépuscule à l’aube, à travers les différentes phases d’euphorie, d’excitation ou de confusion que la nuit apportera. Ici aussi, il est question de fragments narratifs écrits avec une sobriété élégante, créant parfois des ellipses émotionnelles, qui permettent ainsi à l’auditeur de construire librement son propre récit. Introducing, le morceau que j’ai choisi de partager avec vous, commence d’ailleurs avec une déclaration presque à l’unisson pour arriver à une collaboration chaleureuse et généreuse, dans laquelle chaque musicien apporte son soutien à celui qui mène le jeu. Chaque fois que j’écoutais Songs to Keep You Company on a Dark Night, j’avais l’impression d’entendre une œuvre qui pouvait m’offrir l’espace dont j’avais besoin, tout en me tenant la main quand cela était nécessaire, ce qui n’est pas une mince affaire.
Hyperboreal Trio – Emmeluth, Håker Flaten, Filip
Hyperboreal Trio est un nouvel album de Signe Emmeluth au saxophone, Ingebrigt Håker Flaten à la contrebasse et Axel Filip à la batterie, sorti en juin chez Relative Pitch. Ces trois musiciens se sont déjà croisés à plusieurs reprises avant de se retrouver pour cette session d’enregistrement, puisqu’Emmeluth et Håker Flaten jouaient notamment dans Guts & Skins et dans Gard Nilssen’s Supersonic Orchestra, tandis que Filip avait rencontré chacun d’entre eux lors de concerts et de tournées communes. Le nom de cet album fait référence aux Hyperboréens, un peuple mythique de l’Antiquité qui vivait « par-delà les souffles du froid Borée » selon Pindare et dont le pays représentait une sorte de paradis lointain et mal défini, avec une terre que l’on disait aussi parfaite que le soleil qui l’éclairait constamment. Je comprends tout à fait le symbolisme du soleil chez les Grecs, mais je pense que l’intensité de la musique de ce trio est plus proche des épisodes caniculaires qu’a connu la France l’été dernier. Ces trois musiciens n’ont pas peur de prendre des risques et de s’aventurer dans les extrêmes pour produire des morceaux plutôt bruts, parfois déstructurés et même lourds. Malgré cela, je suis particulièrement attentif aux petites bouchées de mélodies contrastées du saxophone d’Emmeluth, et le jeu impeccable du trio fait paraître quelque chose de beau tout au long de l’album. D’une certaine manière, Capiango a la particularité d’être la seule « ballade » venant clore ce disque, mais je vous invite aussi à écouter au moins Wood, l’avant-dernier morceau d’une douzaine de minutes, qui illustre admirablement bien l’étendue de la palette et la complicité de ces protagonistes. Je crois bien que cette œuvre me procure le même sentiment qu’un voyage dans un pays dont je ne comprends pas la langue, et ce n’est pas une question de naïveté ou d’exotisme, mais plutôt d’émerveillement si j’y prête suffisamment attention.
Internationalromantik – Vilhelm Bromander
Je m’étais promis de ne parler que d’albums, et c’est bien la première fois que je chronique un single dans cette newsletter, mais Internationalromantik est un cas particulier. Effectivement, Thanatosis a publié ce morceau du contrebassiste et compositeur suédois Vilhelm Bromander le 1er mai, soit juste une semaine après la parution de son album extraordinaire Jorden vi ärvde. Comme pour l’enregistrement de cet album, dont le titre signifie « la terre dont nous avons hérité », on retrouve aux côtés de Bromander presque tous les musiciens de son Unfolding Orchestra, un imposant ensemble musical réuni pour la première fois en 2023, à l’exception de Christer Bothén, absent cette fois-ci. J’ai l’impression que la pertinence du propos de Jorden vi ärvde, qui puisait sa force dans une tentative de rassembler le courage nécessaire avec des rêves et des visions créatives face à l’état alarmant de notre planète, a fait de l’ombre malgré lui à cette composition d’une dizaine de minutes. Et pourtant, telle une sirène dotée de talents exceptionnels, qui pleure quand il fait beau et chante quand la tempête approche, la musique d’Internationalromantik séduit ses auditeurs au point de leur faire perdre tout sens de l’orientation. Tout d’abord, on entend le murmure des vents, puis arrive une première mélodie jouée par les cordes et un crescendo impressionnant des cuivres, laissant finalement chaque instrument s’exprimer et s’accorder avant de se retrouver sur ce même crescendo qui vient clôturer ce morceau. Si l’on peut réduire la définition du romantisme à une réaction du sentiment contre la raison, il était évident de nommer cette composition Internationalromantik et de l’illustrer par l’inverse de la couverture de Jorden vi ärvde, car il y a quelque chose de grandiose et de déraisonnable dans ce morceau. Je ne sais plus s’il est temps de rêver ou de réfléchir, mais quoi qu’il en soit, il n’est jamais trop tard pour écouter la musique de Bromander.
Jusqu’à la prochaine, restez sain et sauf.
– Tolga








